Henri GUYBET

(deuxième partie)

 

aaaaa Le théâtre Antoine Riboud d'Evian Les Bains accueillait en ce début de mois de décembre neigeux un tandem comique de grand cru. Anémone et Henri Guybet étaient en effet réunis pour jouer la pièce "Grossesses nerveuses" mise en scène par Jean Yves Rogale pour deux représentations exclusives en terre haut-savoyarde. Rendez vous était donc pris pour interviewer l'acteur. Fixée le samedi 4 décembre au matin à 11h45 à son hôtel du centre ville, l'entrevue de plus d'une demie heure est ici retranscrite en intégralité avec photos et dédicaces. Un grand merci à cet homme comme toujours chaleureux, disponible et professionnel pour évoquer aussi bien ses souvenirs de carrière que son actualité théâtrale.

 

Interview de M. Henri Guybet du 4 décembre 2010 par Franck et Jérôme

 

- M. Guybet, parlez nous un peu de la pièce que vous jouez actuellement aux côtés d'Anémone, quelles ont été vos motivations pour accepter le rôle ?

- Le chèque (rires) ! Non en réalité je n'ai jamais eu l'occasion de travailler avec Anémone même si on se connaissait depuis longtemps et c'est donc une belle opportunité. La pièce a nécessité beaucoup de corrections, nous l'avons réécrite car il y avait un argument de départ qui était amusant mais il fallait peaufiner un certain nombre de choses. L'avantage est que nous jouons avec une très belle équipe, tous les comédiens sont formidables, c'est très sympathique ! Vous savez je n'ai jamais eu de plan de carrière donc j'ai joué dans des pièces en fonction des opportunités qui s'offraient à moi.

 

 

- Comment se déroule votre collaboration avec Anémone ?

- Très bien car nous venons du même endroit, de la même formation. J'ai rarement de problèmes avec les comédiens, le plus dur c'est lorsque vous devez composer avec des mauvais, là on rame un peu ! Mais avec Anémone c'est formidable, on se complète merveilleusement, les qualités s'ajoutent mais de toutes façons les hommes et femmes sur scène s'harmonisent presque automatiquement.

 

- Vous alternez entre cinéma, théâtre, télévision, vous aimez vous essayer à des genres différents ?

- Oui bien sûr. Si la télé et le cinéma avaient existé du temps de Molière, il en aurait fait aussi ! C'est un merveilleux outil dont il faut se servir puisque nous le possédons. Et c'est intéressant car au cinéma on peut raconter des choses qu'on ne peut exploiter au théâtre et réciproquement. Au théâtre on dit les choses alors qu'au cinéma on les fait ! Ce sont deux approches de la dramaturgie qui sont différentes mais pas inintéressantes, j'ai autant de plaisir dans l'un ou l'autre. Au théâtre vous avez de suite un contact avec les gens, c'est comptant ! Vous ne retrouvez pas cela au cinéma qui est une mécanique avec un montage précis et vous dépendez entièrement du metteur en scène.

 

- Comment se passe le travail avec la jeune génération ? Prenons l'exemple de Solo et Le Bolloch' et de l'univers de Caméra Café dans lequel vous avez tourné ?

- En fait ils n'ont rien de nouveau car chaque génération apporte ses talents au fur et à mesure mais le fonds reste le même ! Solo est un excellent comédien et le seul problème en fait avec la nouvelle génération c'est de s'apercevoir que l'on est sur la sellette et qu'on prend conscience qu'un jour on va mourir, ce qui n'est jamais très agréable (rires) ! Les temps passent, le monde change forcément mais il y aura toujours des saltimbanques ! Par exemple j'ai tourné il y a un an et demi un film avec Mocky qui est aussi un vieux de la vieille mais les méthodes de tournages sont différentes ! Aujourd'hui on tourne beaucoup en numérique et il y a beaucoup de différences, notamment pour l'éclairage, et puis tout va beaucoup plus vite. Le metteur en scène regarde directement ses comédiens à travers un écran. De même qu'on ne va plus aux rushs, c'est tout juste s'ils ne font pas le montage en même temps ! Donc tout est différent, c'est une autre méthode et c'est là que l'on prend conscience que les choses ne sont plus les mêmes dans le cinéma même si au final la base reste " moteur ! coupé " !

 

- Justement lorsque l'on a une carrière aussi complète que la vôtre, quelles sont aujourd'hui vos motivations qui vous poussent à repartir à chaque fois ?

- Je ne peux pas rester sans rien faire, je m'emmerde trop vite ! Et puis tant que cela fonctionne on continue ! Ce qui me poussera peut être à arrêter ce sera le jour ou je n'arriverai plus à apprendre les textes mais tant que je peux, je le fais ! Certains ne veulent plus tourner, je pense par exemple à Roger Carel mais il reste quand même dans le métier en faisant du doublage. Mais le théâtre c'est-ce qu'il y a de plus éprouvant physiquement. Je rêve d'une pièce assis ou on parlerait lentement avec une réplique à dire de temps en temps (rires) !

 

Avec Louis de Funès dans "Les Aventures de Rabbi Jacob" de Gérard Oury en 1973

 

- Qu'est-ce que vous a apporté De Funès dans votre métier d'acteur ?

- Ce que je garde le plus en mémoire c'est cette espèce de professionnalisme si particulier. On dit souvent qu'un comédien c'est 10% de talent et 90% de travail et chez un de Funès c'est 90% de travail et 10% de génie. Face à des hommes comme lui on est impressionné par leur capacité de travail et le génie de leur invention. Quand ils interprètent un personnage, ils amènent une invention à eux. Je pense que De Funès exprimait dans ses personnages ce qu'il ne voulait pas être, c'est-à-dire un monsieur avec un sale caractère et méchant. Et c'est bien car il faut toujours montrer sa fragilité et ses faiblesses et lui le montrait très bien. Il parodiait son personnage, son Mr Hyde, pour en faire une marionnette ridicule et c'est-ce qui lui donne sa plus grande qualité d'homme ! Face à un acteur comme lui on a peur de ne pas être à la hauteur et on constate rapidement qu'il nous emmène, qu'il nous met à sa hauteur !

 

- Difficle de se mettre dans son jeu et de lui donner la réplique ?

- Ca n'a pas été difficile car il était très gentil avec moi. Il me disait toujours "C'est très bien ce que vous faîtes Henri mais au montage je ferai tout couper" ! (rires) Il savait très bien ce que certains de la profession disaient de lui ! Mais au final j'ai trouvé un homme adorable. Je me souviens de sa rigueur car on refaisait des fois 10 ou 15 prises. Je m'inquiétais car je pensais que c'est moi qui était mauvais et Louis me disait "Ne vous inquiétez pas c'est pour moi qu'il fait ça". Et en effet à la dixième ou treizième prise, De Funès passait le turbo et là ça devenait vraiment génial et Oury attendait ça ! C'était extraordinaire ! Il y avait une vraie complicité entre eux et l'ambiance était excellente, je n'ai jamais eu de problèmes ! On m'avait dit "Tu verras De Funès c'est un chiant, il emmerde tout le monde" et il a été adorable ! Je pense qu'il n'aimait pas certaines personnes qu'il n'estimait pas, qu'il trouvait mauvaises ou qui ne foutaient rien sur un plateau. Ca, ça l'énervait ! J'ai vu ça avec beaucoup d'autres acteurs comme Serrault, qui était très dur avec une personne s'il ne l'aimait pas ! En ces cas là, ils sont sans pitié mais parce qu'ils voulaient de la rigueur et de l'exigence.

 

 

- Au cours de votre carrière, être étiqueté Tassin ou Salomon n'a pas un été un poids ?

- Je dis toujours que ce qui aurait été rébarbatif c'est de n'être rien ! Non je n'ai aucune raison de me plaindre de ça. Au contraire grâce à ça la dame des postes est très aimable avec moi (rires) ! Même si d'autres choses ont bien moins marché je me suis essayé à différents genres, différents rôles, et je suis fier de les avoir interprétés.

 

Avec Pierre Mondy et Jean Lefebvre dans "On a Retrouvé la 7ème compagnie" en 1975.

- Pouvez vous nous parler un peu du Café de la Gare ?

- Ah là…(rires) ! Le café a été pensé en 68 et construit en 69. C'est toute une époque, les années 70, on était tous hippies ! C'est une époque qui sur le plan dramaturgie était très intéressante car on était propriétaires de notre théâtre, on écrivait nos spectacles et on jouait des choses qui étaient le reflet de la vie que l'on vivait ! J'y suis resté 15 ans et j'ai pleinement vécu la pensée de ces années là avec ce côté anarchisant et des idées progressistes. On était des convertis de gauche, je le suis resté, certains non, et on était revendicatifs, c'était très plaisant ! On faisait ce qu'on aimait ! Et puis arriver tous les soirs au théâtre et voir 35 mètres de queue c'était grisant !

 

- Et Coluche ? Quels souvenirs en gardez vous ?

- Coluche on l'a viré parce qu'il ne tirait pas la couvrante…il nous virait carrément du plumard (rires) ! Comme je l'explique souvent c'était une vraie âme de solo, et lorsqu'on avait une bonne réplique en scène il nous la piquait ! D'ailleurs on s'est battus pour qu'il arrête ! On lui foutait des coups ! Avec Dewaere on le frappait, pas au visage pour qu'il n'ait pas de marques, mais dans les côtes et il a dérouillé parfois (rires) ! A la fin on en a eu marre on lui a dit qu'on ne voulait plus jouer avec lui ! On est restés évidemment très copains car tout ceci était amical. D'ailleurs trois mois avant sa mort j'ai mangé au restaurant avec lui. Mais Michel était comme ça, c'était un soliste, il lui fallait la scène pour vivre. Alors dans une équipe cela était délicat… C'était un vrai personnage qui, au niveau des humoristes, a beaucoup marqué parce qu'il a su déchirer des choses qui étaient à déchirer ! Il a su attaquer les grands, la politique…Le jour où il s'est présenté et qu'il a recueilli 15% d'avis favorables il a foutu la trouille à tous les politiciens. C'était dangereux mais lui ne voulait faire qu'un gag. Un jour il m'avait dit "Tu te rends compte, le fric que ça m'aurait coûté comme pub !". La presse a beaucoup parlé de ça. A cette époque, il y avait un monde considérable chez lui, le tout Paris était là, les journalistes voulaient savoir si c'était du lard ou du cochon et lui se marrait doucement car il voulait emmerder. Ca le faisait rire d'être dérangeant !

 

Henri Guybet à l'époque du Café de la Gare

 

- Abordons maintenant l'univers de Georges Lautner que vous connaissez bien...

- Georges pour moi c'est plus que le metteur en scène c'est aussi l'ami ! Quand je partais faire un Lautner je partais en croisière, d'ailleurs je ne disais pas "Je vais tourner avec Lautner" mais "Je monte à bord" (rires) ! C'est l'homme avec qui j'ai le mieux aimé faire du cinéma ! D'abord parce que j'adorais son cinéma. Je me souviens d'ailleurs la première fois que j'ai vu un de ces films, je n'étais pas encore comédien et j'ai vu "Les Tontons Flingueurs" et je me suis dit "voilà le cinéma que je veux faire"… C'est un cinéma à la fois drôle, populaire, tendre, caustique, il y avait tout chez Lautner et bien servi par des gens comme Audiard. Sur les tournages, il y avait une atmosphère de camaraderie, on retrouvait les mêmes techniciens. Pour moi c'est un grand nom du cinéma français. Il n'était ni de la Nouvelle vague, ni de l'ancienne, il était Lautner ! Il est comparable, dans un état d'esprit différent, à Chabrol, qui ont été des franchouillards au bon sens du terme et qui ont construit un cinéma à la française. Moi ça me plaisait ! Ils n'ont pas cherché à être hollywoodiens, pareil pour des gens comme Melville qui avaient vraiment leur univers personnel. Les films américains étaient vraiment standardisés, il fallait être un cinéaste averti pour distinguer un film de John Ford d'un autre réalisateur. Lautner c'était un univers, un était d'esprit et un éclairage différents avec des gros plans ! Il disait " Je n'ai pas de décors, je prends un très bon acteur je lui mets un sombrero et on est au Mexique ! " C'est vrai qu'il faisait des films à petit budget et la Gaumont s'est enrichie en partie grâce à lui car il faisait des films à succès pour très peu ! Georges, c'est une bonne partie de ma vie assurément…

 

Avec Miou Miou dans "Pas de problème" en 1974

 

- Si vous deviez retenir un film en particulier qui vous a marqué ?

- (Il réfléchit longtemps) Je ne sais pas car j'ai l'impression que tout ça ne fait qu'un film, un grand film ! Je sais qu'il y a eu des films à succès comme "Les Aventures de Rabbi Jacob" ou "La 7ème Compagnie" mais "Pas de problème !" avec Lautner ou "Le Pion" c'était formidable aussi ! Je ne peux pas en démarquer un plus qu'un autre… Il y a eu en revanche des hommes forts : Lautner oui bien sûr parce que c'est l'ami. Si on m'avait dit de faire tous mes films avec lui ça aurait été formidable (rires) ! C'est ma conception du cinéma préférée ! Par exemple je n'ai pas de souvenirs d'un film de Godard, c'est certainement un grand monsieur mais je ne saurais citer aucun de ses films car ce n'est pas mon univers. J'aurais voulu tourner avec lui et peut être que j'aurais appris à le découvrir mais d'autres avaient un univers qui me séduisait plus. Ils m'ont fait rire et pleurer !

 

- Certains acteurs comme Michel Galabru parlent beaucoup de films "alimentaires, vous acceptez cette partie de votre carrière ?

- Bien sûr, comme disait Galabru "Je remercie tous les navets qui m'ont fait vivre !" Michel fait partie de ces très grands acteurs qui ont été mis au service de films peu extraordinaires. Et j'en ai fait des nanards avec lui mais ce n'est que lorsqu'il apparaissait à l'écran que le film devenait un temps soit peu intéressant ! Galabru est plus qu'un grand comédien : il a une telle générosité, une telle invention, et une filmographie effarante ! J'ai beaucoup d'admiration pour lui, mon seul regret c'est de ne pas avoir joué au théâtre avec lui. Nous avons tous les deux de l'invention. Dès que je me sens bien en scène, le jeu devient improvisation et échange et avec lui cela serait vraiment amusant ! J'aime ces situations car j'ai fait beaucoup de théâtre d'improvisation. J'ai d'ailleurs retrouvé ce jeu chez Poiret et Serrault où l'improvisation était constante. Il y a un moment où les mots viennent tout seul, l'astuce étant de toujours faire quelque chose qui aille dans le sens de l'auteur. Il ne faut pas dire n'importe quoi et toujours rester dans la situation !

 

- Et certains ont injustement reproché à De Funès d'en faire trop d'ailleurs ?

- Un acteur qui n'en fait pas n'est pas un bon acteur ! Ce qu'on joue ce ne sont jamais des situations naturelles ! Si on vous raconte l'histoire d'un mec qui rentre chez lui et qui demande à sa femme ce qu'il y a ce soir à la télé vous allez emmerder tout le monde. Par contre si sa femme est morte ou qu'il s'est fait foutre à la porte, l'acteur joue la situation et il la vit. On ne joue pas des gens normaux, coller au naturel c'est de la connerie, il faut être vrai ! Prenez Al Pacino ou De Niro ils en font des tonnes, comme Michel Simon ou Galabru ils en ont fait des kilos mais on a envie de les regarder. Il y a aussi des acteurs qui ne font rien du tout et qui se reposent uniquement sur leur présence. En général ce sont de très mauvais comédiens mais leur présence fait que ça passe… Il y a un metteur en scène russe qui avait fait une expérience : vous prenez un plan d'un personnage qui ne bouge pas, qui ne fait rien et autour on met une situation comique et le personnage devient très drôle, ensuite on change et on met une situation dramatique autour de lui et là il devient dramatique ! Ca c'est le miracle de la photographie d'un personnage qui avec son " charisme " passe mais autour il faut quand même des gars qui font l'histoire. Vous savez, un manche à balai, vous pouvez lui donner du talent au cinéma mais il faut qu'il y ait des gens autour ! L'avantage du théâtre c'est que ce genre de personnage est inexistant. C'est pour ça que je me refuse la sobriété des acteurs car cela n'a aucun intérêt ! Alors si pardon, par exemple dans une situation avec le clown blanc et l'auguste, le premier doit amener la situation comique, c'est un travail très compliqué, de grand faiseur. Il ne récolte pas mais il sème. C'était exactement ça avec Poiret et Serrault. Poiret donnait du comique à Serrault. Poiret était un gigantesque comédien, lorsqu'il jouait tout seul, on voyait qu'il était un grand acteur !

 

- Au théâtre vous êtes vous déjà trouvé dans des situations ou le public ne prend pas ?

- Evidemment que non ça ne m'est jamais arrivé (rires) ! Non bien sur que cela s'est déjà produit. N'importe comment on finit toujours par les avoir, pour cela il y a deux solutions : soit on joue très vite pour se débarrasser, ce n'est pas la solution, il faut au contraire ralentir et appuyer les choses, bien les détacher, pour que les gens retrouvent l'intérêt ! Il faut les replonger et c'est très difficile. Parfois les gens ne vont rire que pendant les dix dernières minutes et auront l'impression d'avoir ri durant tout le spectacle et inversement certains vont rireà gorge déployée du début à la fin et dire en sortant que ça ne casse pas trois pattes à un canard et ils ont raison ! Ce n'est pas le rire qui donne forcément la qualité de l'œuvre ; Il ne faut pas les lâcher et je trouve ça excitant comme situation car il faut faire quelque chose en plus !

 

AIA

Jérôme en compagnie d'Henri Guybet, merci à Philippe pour les clichés.

 

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