Claude LALANDE

 

aaaaa Par un heureux hasard, Claude Lalande achevait la rédaction de ses mémoires lorsque nous l'avons contacté pour la première fois. Il souhaitait alors éditer quelques exemplaires de ses souvenirs, à compte d'auteur, pour faire plaisir à sa famille et ses proches. Malgré les encouragements de son entourage, il se montrait assez sceptique à l'idée d'en publier un plus grand nombre à l'attention de cinéphiles avertis. Pourtant, a priori, les souvenirs de ce réalisateur pourraient intéresser certains amateurs et connaisseurs du prétendu « âge d'or » du cinéma français – y compris nous ! – comme nous lui avons fait comprendre. D'ailleurs, de son propre aveu, notre initiative et notre volonté d'en savoir plus sur son travail dans le cinéma « pourraient précipiter les choses » et le faire changer d'avis.

aaaaa Et Pourquoi pas ? Car Claude Lalande, c'est près de vingt années intégralement vouées au cinéma, en assumant différentes fonctions à partir de 1942. Assistant d'Henri Decoin et de Marcel Carné pendant la Guerre, il fut aussi affichiste (sa principale activité), chef opérateur, producteur et réalisateur de courts, moyens et longs-métrages. En qualité de metteur en scène, il fit appel à Louis de Funès à trois reprises, pour deux moyens et un long-métrage de 1949 à 1952. Ainsi, à l'instar d'André Hunebelle, Claude Boissol, Raymond Rouleau ou encore Daniel Gélin, Claude Lalande est de ceux qui aidèrent Louis de Funès à ses débuts, lorsque le comédien acceptait chaque figuration qui se présentait à lui (et encore ! de Funès reconnut bien plus tard que les contrats ne se bousculaient pas à cette époque !). Bien évidemment, l'interview revient longuement sur cette collaboration.

aaaaa En 1961, après deux expériences peu concluantes dans la production, Claude Lalande s'éloigna du cinéma pour se consacrer pleinement à son métier d'affichiste. Il monta alors l'imprimerie Lalande-Courbet, la plus grande d'Europe. « Lorsque j'ai débuté, j'avais 400 m² et 23 employés. Lorsque j'ai pris ma retraite, mon imprimerie couvrait 5000 m² et comptait 256 employés ». Ainsi, son entreprise réalisa des affiches très diverses, aussi bien pour le cinéma (« Vivre et laisser mourir » avec Roger Moore alias James Bond, « La Guerre des boutons » d'Yves Robert, « Le Fantôme de l'opéra » de Terence Fischer...) que pour la chanson et et la politique. Ainsi, la société s'occupa des affiches des tournées de Johnny Hallyday ou des campagnes présidentielles de Valéry Giscard d'Estaing. Avant de revenir sur sa collaboration avec Louis de Funès, il nous reste à remercier cet hommes charmant, agréable, qui s'est montré disponible en répondant à nos questions. Nous vous tiendrons informés de la parution de ses mémoires.

 

 

Interview de M. Claude Lalande du 9 février 2015 par Franck et Jérôme

 

- M. Lalande, vous avez tourné « Le Sorcier blanc » du 12 mai au 27 septembre 1952. Certaines sources indiquent que film ne serait pas sorti dans le circuit commercial mais il existe pourtant bel et bien des affiches et des photographies d'exploitation de film. Pouvez-vous nous en dire plus ?

- C'est amusant car je viens de terminer mes mémoires et j'ai écrit tout un chapitre sur le tournage de ce film. Pour reprendre le titre que j'ai donné à ce chapitre, « Le Sorcier blanc » fut une « grande aventure ». Oui, je vous confirme que ce film est bien sorti et a fait une carrière. Ce film, produit par Raymond Deguy qui venait de monter la société de production Paris Monde Films, est sorti en salles le 14 juin 1953. A cette époque, les distributeurs de films travaillaient par région et sa première exploitation s'est limitée à toute la région de Marseille et de la Côte d'Azur. Il est sorti plus tard à Paris et dans toute la France.

 

- Nous connaissons plusieurs affiches de ce film qui porte des noms différents : « Le Sorcier Blanc », «La Jungle en Folie », « Monsieur Dupont, homme blanc »....

- « Monsieur Dupont, homme blanc » était le premier titre que j'avais donné à mon film mais celui-ci est sorti à Marseille sous un autre titre, « Le Toubab ». Dans plusieurs dialectes africains, le mot « toubab » désigne un homme blanc. Mais on s'est vite rendu compte que ce titre ne disait rien aux spectateurs qui confondaient le mot « toubab » avec « toubib », ce qui n'a rien à voir bien sûr. Alors, l'un des distributeurs régionaux a décidé de changer le titre, à mon corps défendant. Le film est ressorti à Paris puis dans toute la France sous le titre « La Jungle en Folie ». Je n'étais pas tellement d'accord mais j'ai finalement reconnu que c'était beaucoup plus commercial.

 

l'affiche du film en grand format : ICI

 

- Le personnage principal était interprété par une vedette montante : Roger Caccia...

- Oui, il avait rencontré de jolis succès avec les Branquignols de Robert Dhéry, qui était un ami et que je connaissais très bien. C'est en fréquentant cette troupe que j'ai connu Caccia, de Funès et d'autres. A cette époque, tous ces gens-là n'étaient pas très connus, pas même de Funès dont la carrière a explosé seulement dix ans plus tard.

 

- Vous avez fait travailler de Funès à un moment où il acceptait de petits rôles.

- Oui j'ai été précurseur car j'ai été le premier à faire tourner dans un long-métrage Caccia et de Funès [ndlr : deux ans avant le tournage d' « Ah les belles bacchantes »]. De Funès avait un rôle secondaire mais très drôle dans « Le Toubab ». Avec lui, j'ai aussi fait un moyen-métrage d'une quarantaine de minutes qui s'appelait « Boîte à vendre », tiré d'un scénario écrit par Robert Rocca, un chansonnier qui était populaire à l'époque. Ce moyen-métrage est sorti en complément de programme avec un autre long-métrage. Le rôle de De Funès y était important car il tenait le rôle principal !

 

- Y a t-il un autre film que vous ayez fait avec Louis de Funès ?

- Oui, un moyen-métrage qui s'appelle « Comme une lettre à la poste ». A ma connaissance, c'est l'une des premières apparitions de Louis de Funès au cinéma. Ce petit film se composait de quatre petites histoires où il intervenait entre chaque sketch dans un rôle secondaire mais très amusant. Nous avons tourné ça dans un vrai bureau de poste du 18è arrondissement. A quatre reprises, de Funès se présentait au guichet pour récupérer un paquet qui n'arrivait jamais. Imaginez comment de Funès pouvait jouer ça ! A chacune de ses apparitions, il repartait sans son paquet... A la cinquième fois, il sortait heureux car son paquet était enfin arrivé. A peine dans la rue, il déballait son colis mais il constatait qu'il ne contenait que des slips et des soutiens-gorges car ce n'était finalement pas le bon paquet qui lui avait remis !

 

- Ces films sont-ils visibles aujourd'hui ? Existe-t-il encore des copies ?

- Pas tous car je n'ai pas de trace de « Comme une lettre à la poste ». A l'inverse, j'ai retrouvé une dizaine de mes films, dont « La Jungle en folie » et « Boîte à vendre », aux Archives Françaises du Film qui a bien voulu me les prêter pour que je les visionne. Actuellement, je suis en négociations pour obtenir une copie de ces dix films. D'ailleurs, j'ai organisé en 2008, au Cin'Hoche de Bagnolet, une séance de près de 4 heures où ont été projetés certains de mes films, notamment « Boîte à vendre » et « La Jungle en folie ». Et chose amusante, j'ai revu à cette occasion la comédienne Monique Orban qui jouait dans « La Jungle en folie ».

 

- Quelle était l'histoire de « La Jungle en folie » ?

- Caccia avait le premier rôle. C'était l'histoire d'un petit portier de cabaret que la direction obligeait à se maquiller en noir avec du cirage pour faire son travail. Il n'aimait pas son travail, cherchait un nouvel emploi et, par un concours de circonstances, il se retrouvait en Afrique. Le personnage principal était donc un Noir parmi des Blancs au début du film qui devenait ensuite un Blanc au milieu de Noirs africains.

 

 

- Quel rôle joue Louis de Funès dans ce film ?

- Il joue le directeur d'une agence de placement que Caccia sollicite lorsqu'il cherche un nouvel emploi. La seule chose que lui propose de Funès, c'est de l'envoyer en Afrique. Dans le film, le personnage de Funès prenait celui de Caccia en sympathie et l'aidait à préparer son voyage – billet d'avion et frais divers payés par l'agence – mais Caccia dépensait l'argent reçu pour couvrir de cadeaux une fleuriste dont il était épris. C'était la comédienne Monique Orban qui jouait la fleuriste. Caccia doit alors trouver une autre solution pour gagner l'Afrique. Pour cela, il s'engage sur un paquebot où il travaille aux machines. D'ailleurs, son métier salissant le rend momentanément noir une nouvelle fois, au milieu d'un équipage blanc. En fin de compte, il débarque à Abidjan et trouve un emploi dans un grand magasin. Mais il s'entend mal avec le directeur, joué par Jean-Marc Tennberg, et les choses se compliquent pour Caccia. Il quitte Abidjan dans un camion qui le dépose dans la brousse. Il tombe sur une jeune femme – joué par Arlette Brandès qui, je crois, a été Miss France 1948 – qui possède une réserve d'animaux. Caccia travaille alors dans la réserve.

 

- Vous avez tourné en Casamance (actuel Sénégal) ?

- Oui, avec Caccia et Monique Orban notamment. Pour le tournage en Afrique, nous avons rencontré plusieurs difficultés. Déjà, j'avais emmené avec moi une petite équipe. Comme nous étions peu nombreux, mon éclairagiste Emile Loubet a accepté de tenir un second rôle. Je connaissais bien Emile car, avant de passe à la réalisation, j'ai fait de nombreux films comme chef opérateur et Emile était mon éclairagiste. De plus, à cette époque, il n'existait pas de réserves d'animaux dans cette région du globe et il a fallu en inventer une. Quand je me suis rendu en Casamance pour tourner le film, c'était vraiment la brousse tandis que, lorsque j'y suis retourné bien plus tard, la région avait considérablement changé, elle s'est urbanisée, avec de grands hôtels. Les raccords ont été tournés à Saint-Leu-la-Forêt où l'accessoiriste a transformé un coin en zone tropicale. Les derniers plans ont été tournés aux studios de Boulogne-Billancourt.

 

- Le film a été tourné en noir et blanc ?

- Et non je tournais en couleurs ! Mais nous avons rencontré une difficulté supplémentaire. Tous les quinze jours, j'envoyais en France, par avion, la pellicule que nous avions tournée. Or, un jour, les bobines ont été abîmées et rendues inutilisables. A cause de cet incident, nous avons dû retourner en Afrique pour tourner, mais cette fois-ci en noir et blanc. En fait, nous sommes retournés en Afrique pour une deuxième raison. A l'origine, le rôle d'Arlette Brandès était joué par Monique Orban mais celle-ci n'a pas tenu le coup en Afrique, où elle maigrissait à vue d’œil, si bien qu'après quelques semaines on avait du mal à la reconnaître... Son rôle a dû être attribué à une autre comédienne qui l'a remplacée, ce fut Arlette Brandès. Et nous sommes retournés en Afrique pour tourner des plans avec Arlette Brandès. Enfin, pour que Monique Orban ne soit pas trop contrariée, je lui ai donné le rôle de la fleuriste.

 

- Dans quel état était de Funès lorsqu'il travaillait sur un de vos films ?

- Je n'avais aucun problème avec lui, nous avons très bien collaboré ensemble, mais il était déjà anxieux dans son travail. Je n'ai d'ailleurs pas souvenir qu'il ait demandé un jour de refaire la moindre prise.

 

- L'avez-vous revu par la suite ?

- Non, après « La Jungle en folie », je me suis lancé pendant treize mois sur un tout autre projet : l'adaptation des Aventures du roi Pausole d'après Pierre Louys, avec Michel Simon dans le rôle principal mais aussi Noël Roquevert. A cette époque, j'avais une famille à nourrir, je venais d'avoir mon troisième enfant et je gagnais moins d'argent au cinéma qu'en dessinant des affiches de films et des portraits d'artistes. Et malheureusement, malgré une importante poduction franco-italo-allemande, le coût du film était si important qu'il n'a pas été tourné car les producteurs italiens se sont dégonflés. Cet échec m'a découragé et j'ai arrêté le cinéma pour poursuivre une importante carrière d'affichiste avec mon entreprise Lalande-Loubet.

 

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